le Grand Roi Rhinocéros à Corne Unique
Monture dérobée au Vénérable Seigneur Laozi, ce redoutable démon règne sur la grotte du mont Jindu grâce au cercle d'or capable de capturer toutes les armes du ciel et de la terre.
Le Ruyi Jingu Bang a disparu, les sables d'or des dix-huit Arhats ont disparu, le feu du Seigneur de la Vertu du Feu s'est évanoui, et l'eau du Seigneur de la Vertu de l'Eau s'est tarie. Un seul démon, armé d'un simple cercle, a vidé les arsenaux de la Cour Céleste et de la Montagne des Esprits. Ce démon se nomme le Grand Roi Rhinocéros à Corne Unique ; il réside dans la grotte de la montagne Jindu, manie une lance d'acier et porte à la ceinture un cercle de fer étincelant : le Cercle de Diamant. Il n'est ni une bête féroce des temps primordiaux, ni un dieu-démon antique, mais simplement le bœuf bleu que le Vénérable Seigneur Laozi chevauche depuis des dizaines de milliers d'années. Un simple bœuf, ayant dérobé un cercle à son maître, est descendu sur terre pour régner en seigneur de la montagne pendant trois ans, et a réussi à pousser le Grand Sage Égal du Ciel, Sun Wukong, vers l'une des impasses les plus désespérantes de son voyage vers les écritures.
La particularité de ce combat ne réside pas dans la puissance intrinsèque du démon-bœuf — bien qu'il soit certes très fort — mais dans la logique du Cercle de Diamant, un trésor dont le fonctionnement brise net toutes les stratégies sur lesquelles Wukong s'appuie pour survivre. Incapable de vaincre ? Il appelle des renforts. Les armes des renforts sont saisies ? Il appelle des alliés plus puissants. Les trésors de ces derniers sont également raflés ? Il en appelle encore. Et chaque nouvel allié finit saisi à son tour. Devant la montagne Jindu, Wukong multiplie les appels aux troupes et les échecs ; chaque défaite est plus accablante que la précédente, car il s'aperçoit que les ressources qu'il peut mobiliser s'étendent désormais de la Cour Céleste jusqu'à la Montagne des Esprits, et pourtant, les sables d'or de cette dernière sont tout aussi facilement capturés par ce maudit cercle. Quand même les solutions du Seigneur Bouddha échouent, le combat ne consiste plus à « soumettre un démon », mais à « briser l'impasse ». Et la solution finale ne sera pas une force armée supérieure, mais simplement un vieillard tenant une corde pour ramener son bœuf à la maison.
Le bœuf bleu du palais Tuṣita : la monture privilégiée du Vénérable Seigneur Laozi
L'identité véritable du Grand Roi Rhinocéros à Corne Unique est celle d'un bœuf bleu, la monture du Vénérable Seigneur Laozi. Dans la mythologie taoïste, l'image du Seigneur Laozi franchissant la passe de Hangou sur son bœuf bleu est l'une des plus emblématiques — la légende de la « vapeur pourpre venant de l'est » est liée à cet animal. Laozi chevaucha vers l'ouest, légua les cinq mille mots du Dao De Jing, puis disparut aux confins de l'histoire. Le Voyage en Occident intègre directement cette anecdote à son récit : le bœuf bleu du Vénérable Seigneur Laozi n'est pas un animal ordinaire ; ayant accompagné Laozi durant des éons, il a été imprégné quotidiennement des essences immortelles du palais Tuṣita et a fini par se transformer en esprit.
La réaction du Vénérable Seigneur Laozi, au chapitre 52, lorsque Wukong découvre l'origine du démon, est fort intéressante. Il est d'abord stupéfait, puis se précipite pour vérifier : « En entendant cela, Laozi se rendit promptement au palais Tuṣita et constata que le bœuf bleu était bel et bien parti, et que le Cercle de Diamant avait disparu. » Notez l'ordre des faits : il pense d'abord que « le bœuf est parti », puis s'aperçoit que « le Cercle de Diamant a disparu ». Cela prouve que pour Laozi, le bœuf bleu n'était pas un simple moyen de transport, mais un compagnon doté d'une certaine autonomie. Sa fuite n'est pas la simple évasion d'une bête, mais s'apparente plutôt à celle d'un individu longtemps opprimé profitant de l'absence de son maître.
Le moment choisi pour la descente du bœuf bleu sur terre est également révélateur. L'œuvre originale mentionne qu'il a volé le Cercle de Diamant et s'est enfui alors que Laozi était parti pour « transformer les barbares en bouddhas ». La « transformation des barbares en bouddhas » est un sujet extrêmement sensible dans l'histoire religieuse chinoise : le taoïsme prétend que Laozi, après avoir franchi la passe de Hangou, se rendit en Inde pour s'incarner en Bouddha et enseigner aux barbares. Cette thèse a suscité de violents débats entre bouddhistes et taoïstes. Wu Cheng'en insère cette anecdote pour expliquer, en apparence, pourquoi le bœuf a pu voler l'objet et s'échapper — le maître n'était pas là — mais il suggère en filigrane une piste plus complexe : quand le Vénérable Seigneur Laozi part « transformer les barbares en bouddhas », il est incapable de surveiller sa propre monture. S'agit-il d'une simple distraction ou d'une raison plus profonde ?
Une fois installé sur la montagne Jindu, le bœuf bleu se proclame « Grand Roi Rhinocéros à Corne Unique ». Le « Si » (rhinocéros) est une créature mythique à corne unique issue des temps anciens, mentionnée dans le Shan Hai Jing, dotée d'une force colossale et d'un tempérament féroce. En choisissant ce nom, le bœuf bleu montre que sa perception de lui-même a évolué : il n'est plus « la monture de Laozi », mais un « roi-démon indépendant ». Il ne s'appelle pas le « Roi Bœuf Bleu » ni le « Bœuf Fugitif du palais Tuṣita », mais choisit le titre d'une bête divine antique — c'est une véritable reconstruction de son identité.
Le Cercle de Diamant : le trésor ultime capable de rafler toutes les armes du monde
Le Cercle de Diamant est le pivot de l'intrigue sur la montagne Jindu et l'un des objets les plus désespérants du système des trésors du Voyage en Occident.
Sa fonction tient en un mot : capturer. Un lancer dans les airs, un éclat de lumière, et tout ce que l'adversaire tient en main est happé. Que vous brandissiez le Bâton de Fer aux Cerceaux d'Or, un pilon soumetteur de démons, une épée tranchante ou les sables d'or des dix-huit Arhats — dès lors que l'arme est matérielle, le Cercle de Diamant la récupère. Il ne distingue ni le rang, ni le camp, ni la matière ; il suit un seul principe : si vous tenez quelque chose, je vous le retire.
L'horreur de ce pouvoir réside dans son universalité. Les autres trésors suprêmes du Voyage en Occident ont des conditions d'utilisation ou des limites. La Gourde de Jade requiert que l'adversaire réponde pour être capturé, l' Éventail de Feuille de Bananier ne peut projeter que du feu ou du vent, et le Sac à Hommes, bien qu'efficace, doit être dirigé avec précision vers la bouche de la cible. Le Cercle de Diamant, lui, n'a aucune restriction — c'est le seul objet du livre dont l'effet est « inconditionnel ». Nul besoin de récitations, de coopération de l'adversaire ou de condition préalable : il suffit de le lancer.
Au chapitre 50, lors du premier affrontement entre Wukong et le démon-bœuf, le Bâton de Fer aux Cerceaux d'Or est capturé. C'est la première et unique fois dans tout l'ouvrage que Wukong perd définitivement son bâton en plein combat — non pas parce qu'il a été projeté au loin ou immobilisé, mais parce qu'il a été happé par un cercle et rendu impossible à récupérer. Pour Wukong, ce bâton n'est pas qu'une arme ; c'est le pilier stabilisateur des mers du palais du Dragon de la Mer de l'Est, le fondement même de son art martial depuis ses débuts à la Montagne des Fleurs et des Fruits. Privé de son bâton, Wukong est comme un général désarmé — il lui reste les Soixante-douze Métamorphoses et le Nuage-Saut-de-Carpe, mais son outil offensif principal a disparu.
Plus grave encore, toutes les armes que Wukong emprunte ensuite à la Cour Céleste sont systématiquement raflées. Ce trésor n'est pas difficile : peu importe l'arme utilisée, il la capture. Cela anéantit purement et simplement la stratégie de Wukong consistant à « revenir avec une arme plus puissante ».
L'origine du Cercle de Diamant mérite également réflexion. Quel genre de trésor est-il parmi les possessions de Laozi ? Dans le texte, Laozi déclare : « C'est mon Cercle de Diamant, aussi appelé "Anneau de Diamant". À l'époque où je franchissais la passe de Hangou pour transformer les barbares en bouddhas, je m'appuyais entièrement sur ce trésor. » Cette phrase est riche de sens : le Cercle de Diamant n'est pas seulement un objet magique, c'est l'outil central utilisé par Laozi pour sa mission. Si l'acte de « transformer les barbares en bouddhas » touche aux relations entre les camps taoïste et bouddhiste, alors le Cercle de Diamant est, d'une certaine manière, le poids déterminant de la balance : celui qui possède ce cercle a le pouvoir de « désarmer » n'importe quel adversaire.
Les échecs successifs de Wukong : une humiliation own-goal de la Cour Céleste à la Montagne des Esprits
Après la perte de son bâton, Wukong s'engage dans le cycle le plus long et le plus épuisant de sa quête : celui des renforts. Chaque tour de ce cycle est plus prestigieux que le précédent — les alliés sont toujours plus puissants, et les résultats toujours plus désastreux.
Premier tour : Wukong sollicite la Cour Céleste. Li Jing, le Roi Céleste porte-pagode dépêche Nezha à la tête de l'armée céleste. Nezha arrive avec fracas à la montagne Jindu, armé de six instruments magiques (l'épée tranchante, le couteau, la corde liasse, le pilon, la balle de soie et la roue de feu). Il ne tient pas un seul round — un lancer du Cercle de Diamant, et les six instruments de Nezha sont raflés. Nezha, les mains vides, s'enfuit lamentablement. La première offensive régulière de la Cour Céleste se solde par un désarmement total et zéro dégât.
Deuxième tour : Wukong appelle le Seigneur de la Vertu du Feu. L'attaque par le feu est le moyen classique contre les démons. Le Seigneur du Feu descend sur terre avec le Feu Samādhi Véritable, et des flammes dévastatrices enveloppent la grotte. Le démon-bœuf, impassible à l'entrée de sa demeure, lance son cercle — et le feu disparaît. Le Feu Samādhi est un feu originel d'une puissance extrême, mais face au Cercle de Diamant, il n'est pas différent d'une simple bougie. Le Seigneur du Feu rentre bredouille.
Troisième tour : Le feu ayant échoué, on tente l'eau. Wukong appelle le Seigneur de la Vertu de l'Eau, qui inonde la montagne Jindu. Alors que des flots torrentiels déferlent sur la grotte, le démon-bœuf répète son geste, lance son cercle — et l'eau disparaît. La formation aquatique du Seigneur de l'Eau subit le même sort que l'attaque pyrique du Seigneur du Feu : toute force matérielle est nulle face au Cercle de Diamant.
À ce stade, Wukong a épuisé tous les moyens conventionnels de la Cour Céleste : la force brute (Nezha), le feu (Vertu du Feu) et l'eau (Vertu de l'Eau) ; les trois fronts se sont effondrés. La racine du problème n'est pas que ces divinités manquent de puissance, mais que la logique de domination du Cercle de Diamant est de « capturer tout objet matériel ». Peu importe le mode d'attaque, dès lors que celui-ci repose sur un objet concret (une arme, une flamme, un courant), le Cercle de Diamant peut s'en emparer. C'est une domination « métaphysique » : il ne contrise pas une technique d'attaque spécifique, il contrise l'acte même d'utiliser un outil pour attaquer.
Après trois échecs consécutifs, Wukong se trouve dans une impasse absolue. Le système militaire de la Cour Céleste est totalement inopérant face au démon-bœuf. Il ne lui reste plus qu'à chercher du secours encore plus haut : à la Montagne des Esprits.
Le sable d'or des dix-huit Arhats également raflé : l'échec du plan du Bouddha
Wukong s'envola vers la Montagne des Esprits pour solliciter l'audience du Seigneur Bouddha Tathāgata. La réaction de Tathāgata fut singulière : loin de s'en remettre à son propre génie, il dépêcha les dix-huit Arhats pour porter secours sur terre, en leur confiant un trésor sacré : le sable d'or.
Dans l'arsenal des reliques bouddhiques, ce sable d'or est d'une rareté absolue. En envoyant les dix-huit Arhats munis de ce don, Tathāgata manifestait sa conviction que cet objet suffirait à neutraliser le démon du Taureau Vert. Arrivés au mont Jindou, les dix-huit Arhats déployèrent la formation du sable d'or, transformant les nuées de poussière en une lumière dorée pour emprisonner le démon. C'était là la « frappe de précision » de la Montagne des Esprits : délaisser les armes pour un piège de sable.
Pourtant, le dénouement fut identique aux précédents. D'un simple jet du Jinguang Zuo, le démon rafla tout le sable d'or. Les dix-huit Arhats restèrent là, pétrifiés d'stupéfaction.
Le choc de cette scène surpasse largement les trois échecs antérieurs. Quand le feu du Seigneur de la Vertu du Feu fut absorbé, le lecteur pouvait se dire que « own feu n'était pas assez puissant » ; quand l'eau du Seigneur de la Vertu de l'Eau fut vaincue, on pouvait estimer que « l'eau n'était pas l'élément opposé » ; quand Nezha vit ses six trésors s'envoler, on pouvait conclure que « son rang était insuffisant ». Mais le sable d'or des dix-huit Arhats était la solution choisie personnellement par Tathāgata. Ce dernier, connaissant la nature du démon, avait rendu un verdict professionnel et sélectionné l'objet qu'il jugeait victorieux. Et pourtant, le Jinguang Zuo l'avait englouti. Cela signifiait que même le jugement du Bouddha était erroné.
Dès lors que les plans du Seigneur Bouddha Tathāgata s'avéraient vains, Wukong ne faisait plus face à un adversaire « imbattable », mais à un problème « insoluble ». La Cour Céleste avait tenté sa chance, la Montagne des Esprits également ; les armes, le feu, l'eau et le sable d'or avaient tous échoué. Le Jinguang Zuo agissait comme un trou noir, dévorant tout ce que l'on jetait contre lui.
C'est ici que le procédé du « secours extérieur », omniprésent dans l'œuvre, s'effondra totalement. Dans d'autres batailles, les renforts apportés par Wukong parvenaient au moins à un match nul ou décelaient la faiblesse du monstre. Mais au mont Jindou, chaque nouvelle vague de secours ne faisait qu'apporter davantage de « nourriture » au Jinguang Zuo. À chaque appel à l'aide de Wukong, l'arsenal du démon s'enrichissait : il entassait dans sa grotte toutes les armes et trésors capturés, du Bâton de Fer aux roues de feu, jusqu'au sable d'or. Wukong aidait, sans le vouloir, le démon à s'armer.
Après l'échec du sable d'or, Tathāgata révéla à Wukong une information capitale : « Ce monstre a des origines extraordinaires, rends-toi au palais Tuṣita pour interroger le Vénérable Seigneur Laozi. » Cette phrase est l'un des « déchargements de responsabilité » les plus subtils du livre. Le message de Tathāgata est limpide : ce n'est pas un problème de la Montagne des Esprits, c'est votre propre bœuf taoïste qui s'est échappé. Ce basculement transforme le récit d'une « chasse aux démons » en une « recherche de responsable » : à qui appartient ce bœuf ? Qui a laissé la porte ouverte ? Qui doit s'en occuper ?
Le « Taoïsme transformé en Bouddhisme » : une phrase déclenchant une guerre occulte
L'expression « transformer les barbares en bouddhas » est la piste politique la plus dense de l'arc du mont Jindou.
Lorsque Wukong se rendit au palais Tuṣita, le Vénérable Seigneur Laozi révéla l'origine du Jinguang Zuo : « En franchissant jadis le col de Hangu, pour transformer les barbares en bouddhas, je m'appuyai entièrement sur ce trésor. » Dans le texte original, cette phrase passe presque inaperçue, mais sa portée est explosive dans le contexte de l'histoire religieuse chinoise.
Le cœur de cette thèse est le suivant : le bouddhisme ne serait pas une religion étrangère, mais aurait été fondé en Inde par Laozi lui-même après son voyage vers l'Ouest — le Bouddha serait en réalité une incarnation de Laozi. Cette théorie apparut sous la dynastie des Han orientaux et devint, sous les dynasties du Nord et du Sud, le centre d'une lutte intellectuelle acharnée entre bouddhistes et taoïstes, s'élevant jusqu'aux oreilles de l'empereur pour arbitrage. Historiquement, ce débat se conclut par la victoire du bouddhisme : sous Kubilaï Khan, au XIIIe siècle, l'ordre fut donné de brûler les textes prônant cette thèse, niant officiellement que Laozi fût le père du bouddhisme.
Wu Cheng'en n'a pas glissé ce sujet brûlant dans Le Voyage en Occident, et encore moins mis ces mots dans la bouche de Laozi, par simple hasard. Dans la structure narrative, dire que la fondation du bouddhisme doit tout au Jinguang Zuo revient à proclamer devant les deux camps : « Le bouddhisme est né grâce à mon outil ». Si la Montagne des Esprits en avait entendu parler, cela aurait été perçu comme une provocation pure et simple.
Plus subtil encore, le fait que Tathāgata, après l'échec face au Jinguang Zuo, dise à Wukong « va interroger Laozi » sans manifester de colère ni contester cette thèse est très révélateur. Ce silence est own éloquent. On peut l'interpréter de deux façons : soit il dédaigne répondre à cette « propagande taoïste », soit il connaît parfaitement l'origine et la puissance du Jinguang Zuo et sait qu'il ne peut rien contre lui — car l'objet a été forgé par Laozi, chef des Trois Purs, et se situe techniquement au-dessus de l'équipement de la Montagne des Esprits.
D'un point de vue narratif, la bataille du mont Jindou expose une vérité soigneusement occultée tout au long du livre : si les camps bouddhiste et taoïste semblent collaborer pour le voyage (les immortels taoïstes combattent les démons, les bodhisattvas bouddhistes assurent la protection), il existe entre eux une tension own irréconciliable sur la question du pouvoir. Au moment où le Jinguang Zuo rafle le sable d'or, cette tension éclate : le trésor suprême du taoïsme neutralise sans effort celui du bouddhisme. Ce n'est pas la victoire du démon, mais l'écrasement du « système technique bouddhique » par le « système technique taoïste ».
Passé par le nez et ramené : la fin classique des démons montures
L'intervention du Vénérable Seigneur Laozi au mont Jindou pour soumettre le démon fut d'une simplicité déconcertante : il utilisa d'abord l'Éventail de Feuille de Bananier pour déclencher un feu véritable, forçant le démon à reprendre sa forme originelle — un immense taureau vert. Puis, Laozi s'approcha, passa une corde dans l'anneau de fer du nez du bœuf, et repartit en le menant.
Aucun combat. Aucun duel magique. Aucune joute verbale. Juste un vieil homme ramenant chez lui son bœuf fugitif.
L'effet d'anti-climax est saisissant. Avant cela, combien de renforts Wukong avait-il mobilisés ? Nezha, le Seigneur de la Vertu du Feu, celui de l'Eau, les dix-huit Arhats. Toute la hiérarchie céleste s'était mobilisée, employant le feu, l'eau et le sable, pour tout échouer. Le système martial des Trois Mondes était impuissant. Et voilà que Laozi arrive — sans armée, sans généraux, sans trésors superflus — avec seulement un éventail et une corde. L'éventail force la forme originelle, la corde ramène l'animal. C'est l'image d'un paysan retrouvant son bœuf de labour.
Ce dénouement révèle la nature profonde des « démons montures » dans Le Voyage en Occident : leur puissance ne vient pas d'eux-mêmes, mais de trésors volés. Sans le Jinguang Zuo, le Taureau Vert n'est qu'un bœuf très fort — ses arts martiaux sont respectables, mais pas assez pour paralyser les Trois Mondes. Le Jinguang Zuo était la seule menace. Or, un trésor appartient toujours à son maître ; quand le maître revient, il le récupère. La clé pour vaincre le Taureau Vert n'était donc pas de le « battre », mais de « retrouver son propriétaire ».
Ce schéma se répète : le Grand Roi Corne d'Or et le Grand Roi Corne d'Argent avaient volé la gourde de pourpre et le vase en jade de Laozi, et c'est lui qui vint les récupérer ; le Grand Roi aux Sourcils Jaunes avait volé le sac et les cymbales du Bouddha Maitreya, et c'est Maitreya qui vint les reprendre. Le Taureau Vert ayant volé le Jinguang Zuo, il était logique que Laozi vienne le récupérer. Le droit de propriété décide de l'issue : peu importe les ravages causés par le démon avec l'objet volé, tout revient à zéro dès que le propriétaire apparaît.
Toutefois, la fin du Taureau Vert comporte une nuance supplémentaire. Le geste de Laozi passant la corde dans le nez n'est pas seulement une « récupération de monture », c'est un symbole de domestication. L'anneau de fer au nez est la marque de la domestication humaine — un bœuf sauvage n'a pas d'anneau ; seul le bœuf soumis au travail l'a. En remettant cet anneau, Laozi rétablit un ordre brisé : tu es la bête, je suis le maître ; tu as joué au grand roi pendant trois ans, goûtant à la liberté et au pouvoir, mais ton nez gardera toujours ce trou attendant la corde.
Wukong, observant la scène, a dû ressentir un sentiment complexe. Lui aussi a été « soumis » — le Bandeau d'Or sur son front et l'anneau dans le nez du bœuf sont, par essence, la même chose. La seule différence est que Wukong l'a accepté « volontairement » (bien que trompé), tandis que le Taureau Vert l'a subi par la force. Mais volontaire ou forcé, la fonction reste identique : vous maintenir dans un périmètre défini, et vous ramener brutalement dès que vous franchissez la limite.
En ramenant le Taureau Vert au palais Tuṣita, Laozi récupéra au passage le Jinguang Zuo. Le Bâton de Fer et les autres armes furent également rendus à leurs propriétaires. La tempête s'apaisa. Le mont Jindou redevint une montagne ordinaire, et la grotte du rideau d'eau se retrouva vide, sans même l'ombre d'un petit démon.
Ce bœuf se souvient-il, au palais Tuṣita, d'avoir été pendant trois ans le « Grand Roi Rhinocéros à Corne Unique » ? Le livre ne le dit pas. Mais cet anneau restera là pour lui rappeler — et pour nous rappeler — que dans le monde du Voyage en Occident, la liberté a un prix, et que pour une monture, ce prix est le trou percé dans son nez.
Personnages liés
- le Vénérable Seigneur Laozi : Maître de l'Esprit du Bœuf Bleu, premier des Trois Purs et créateur du Miroir de Diamant. Il descend personnellement dans le monde mortel pour récupérer sa monture grâce à la technique du percement des narines, s'avérant être le seul capable de dénouer la situation critique du mont Jindou.
- Sun Wukong : Durant la bataille du mont Jindou, il subit ses échecs les plus cuisants en tentant de solliciter des renforts tout au long de son pèlerinage. Après que le Ruyi Jingu Bang fut happé par le Miroir de Diamant, il se retrouva les mains vides, devant errer du Palais Céleste jusqu'à la Montagne des Esprits pour découvrir l'origine du monstre.
- le Seigneur Bouddha Tathāgata : Il dépêcha les dix-huit Arhats munis du Sable d'Or Alchimique pour prêter main-forte, mais ce sable fut lui aussi absorbé par le Miroir de Diamant. Face à l'échec de ce plan, il guida Wukong vers le palais Tuṣita pour mener l'enquête.
- Nezha : Sur ordre de Li Jing, le Roi Céleste porte-pagode, il mena l'armée céleste pour combattre l'Esprit du Bœuf Bleu. Ses six instruments magiques furent tous ravis par le Miroir de Diamant, le forçant à rentrer bredouille.
- Tripitaka : Capturé par l'Esprit du Bœuf Bleu au mont Jindou, il fut jeté dans la grotte et emprisonné avec Zhu Bajie et Sha Wujing, attendant que Wukong ramène des secours pour les délivrer.
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