Chapitre 89 : Le Festin du Râteau — Comment Trois Moines Pillèrent une Grotte de Lions
Wukong découvre que le démon-lion à fourrure dorée a volé les armes et prépare un banquet pour fêter le butin. Les trois disciples se déguisent et s'infiltrent dans la grotte, récupèrent leurs armes de force et incendient le repaire — mais le vieux démon s'échappe et enlève Tang Sanzang avec une meute de lions célestes.
Les forgerons se réveillèrent à l'aube et trouvèrent la tente vide.
Ils firent ce que font les gens qui ont perdu quelque chose d'inestimable et qui savent qu'on va leur en demander des comptes : ils regardèrent sous chaque table, dans chaque coin, sous les enclumes, entre les barres d'acier non encore fondues. Puis ils restèrent debout en silence à attendre que quelqu'un vienne les accuser.
Les trois princes arrivèrent les premiers.
— Les armes des maîtres sont revenues dans leurs mains, dit le prince aîné avec espoir.
— Pas du tout, dit Wukong en jaillissant de sa chambre. Je n'ai rien récupéré.
Bajie chercha son râteau à tâtons sous les couvertures.
— Mon râteau ?
— Parti.
Bajie se précipita dans la cour, souleva les forgerons par leur col, les secoua une par une.
— Rendez-moi mon râteau !
Les forgerons juraient sur leur tête que des hommes ordinaires ne pouvaient pas soulever ces armes-là. Wukong avait déjà compris.
— Ils disent vrai. Ce n'est pas eux. C'est une créature qui connaît la valeur de ce qu'elle touche. Elle a vu la lumière, et la lumière l'a attirée. Au nord de la ville, il y a cette montagne...
Le vieux prince confirma : la Montagne Tête de Léopard, la Grotte Gueule de Tigre. Des gens disaient que c'était habité par des immortels. D'autres disaient que c'était des tigres. D'autres encore : des démons.
— C'est des démons, dit Wukong. Je vais voir.
Il vola jusqu'à la montagne en un battement d'ailes. Sur un sentier derrière le pic, il entendit deux petits démons à tête de loup qui discutaient en marchant.
Il se transforma en papillon — un papillon tranquille, qui se pose sur des cheveux et qui écoute.
Ailes de poudre, antennes d'argent, il vole dans le vent, lent comme une toupie endormie. Il traverse les ponts, les murs, les cours fermées, il se glisse partout où les mots voyagent.
— Notre grand roi est bien chanceux, dit l'un des loups. Le mois dernier une jolie femme, cette nuit trois trésors inestimables. Demain il y a banquet !
— On m'a donné vingt taëls pour acheter des porcs et des moutons, dit l'autre. En route pour le marché !
Wukong ne les tua pas — ils ne lui avaient rien fait, et il n'avait pas d'arme. Il les dépassa, reprit forme humaine sur la route devant eux, souffla un sortilège d'immobilité — tous deux se figèrent, les yeux ouverts, bouche close, les pieds solidement ancrés à la terre.
Il fouilla leurs ceintures, trouva les vingt taëls et deux plaquettes laquées portant leurs noms : « Rusé-Bizarre » et « Bizarre-Rusé ».
Il redescendit à la ville avec son plan.
— Bajie, tu vas jouer Rusé-Bizarre. Sha Wujing se déguise en marchand de porcs et de moutons. Moi je joue Bizarre-Rusé. On entre dans la grotte en livrant la commande.
— Je n'ai pas vu ces démons, dit Bajie.
— Moi si. Je te crache dessus et tu seras transformé.
Wukong souffla une transformation sur Bajie. Le cochon se retrouva dans la peau d'un démon-loup à face bleue, avec sa plaquette au côté. Wukong prit l'autre apparence. Sha Wujing se drapa dans des habits de marchand.
Ils rachetèrent au vieux prince sept ou huit porcs et quatre ou cinq moutons — avec les vingt taëls du démon — et prirent la route en courant derrière les bêtes.
À mi-chemin dans la montagne, un troisième petit démon les croisa, une boîte à missive sous le bras, en route pour livrer des invitations.
— Bizarre-Rusé, Rusé-Bizarre, vous avez acheté des bêtes ?
— Comme tu vois, dit Wukong. Et toi, tu vas où ?
— Porter une invitation au Vénérable Grand Ancien de la montagne du bambou. Le grand roi organise un banquet pour célébrer les nouvelles armes.
— Combien d'invités ?
— Une quarantaine de personnes. Le Vénérable Grand Ancien en premier.
Bajie chuchota : « Montre-moi le carton. »
Wukong lut :
Demain, festin en l'honneur du « Banquet du Râteau à Neuf Dents ». Veuillez honorer de votre présence. Hommages très respectueux de votre disciple petit-fils le Lion Jaune.
— Parfait, dit Wukong en rendant la boîte.
Ils poussèrent les bêtes jusqu'à la Grotte Gueule de Tigre.
Autour, la montagne encercle d'un anneau vert, l'eau d'un torrent profond chante dans les rochers. Des fleurs rares s'accrochent aux falaises, des oiseaux de paradis posent leur ombre sur les portes. On croirait l'entrée d'un domaine paisible. En vérité c'est la gueule d'un monstre.
À l'entrée, une troupe de petits démons jouait dans les fleurs. Ils bondirent sur les porcs et les moutons avec enthousiasme.
Le démon-roi sortit.
— Vous avez acheté combien d'animaux ?
— Sept porcs, cinq moutons, dit Wukong en bon comptable. Il manque cinq taëls sur la commande.
— Faites entrer le marchand, je lui payerai.
Sha Wujing entra dans la grotte la tête haute, feignant l'indifférence du professionnel.
Dans la salle centrale, trônait sur un autel le râteau de Bajie, flanqué à gauche du bâton de Wukong et à droite du bâton de Sha Wujing. Les trois armes brillaient comme trois petits soleils.
Le démon-roi dit à Sha Wujing :
— Ce sont nos nouvelles acquisitions. Admirez-les, mais ne dites à personne que nous les avons.
Bajie ne fut pas capable d'admirer longtemps. Il fonça sur le râteau, le saisit, fit volte-face et abattit le râteau sur le démon-roi.
— RENDS-MOI MON RÂTEAU !
Wukong attrapa son bâton. Sha Wujing son bâton de bois.
Les trois armes retrouvèrent leurs maîtres en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.
Le démon-roi recula, saisit une lance à quatre tranchants, chargea.
Bâton comme la foudre, râteau comme la pluie, bâton de Sha Wujing comme l'éclair avant le tonnerre. La lance à quatre lames tranche l'air dans quatre directions — mais elles sont trois, et lui est seul.
Ils se battirent de la salle principale jusqu'à la cour, puis jusqu'à la porte, puis dans la clairière de la montagne. Le soleil penchait vers l'ouest. Le démon-roi, épuisé, lança un coup de lance vers Sha Wujing, se faufila dans l'écart créé, et monta sur le vent — direction sud-est.
— Laisse-le fuir, dit Wukong à Bajie qui voulait poursuivre. Un ennemi en fuite ne vaut pas le coup de risquer ses arrières. On bloque ses voies de retraite et on nettoie ici.
Ils revinrent à la grotte. Les petits démons — tigres, loups, léopards, biches et chevreuils métamorphosés — furent balayés un par un. Wukong fit sortir tous les objets de valeur de la grotte, puis Sha Wujing y empila du bois mort, et Bajie souffla avec ses grandes oreilles jusqu'à ce que la flamme avale tout.
La Grotte Gueule de Tigre brûla jusqu'aux fondations.
Ils revinrent au comté de Yuhua en vainqueurs — porcs, moutons, butin et armes récupérées, plus les dépouilles de toute une ménagerie de démons.
Les trois princes les accueillirent avec des cris de joie. Le vieux prince versa une larme de soulagement.
Mais dans la grotte du bambou, à l'est-sud-est, le démon-lion à fourrure dorée était arrivé en courant chez son aïeul — le Grand Ancien aux Neuf Têtes, le Neuf-Esprits Souverain des Êtres.
Il s'agenouilla et sanglota.
Le Vieux Grand Ancien écoutait.
— Mon petit-fils, dit-il, tu as commis une erreur. Tu as dérangé Sun Wukong.
— Vous le connaissez ?
— Je connais Sun Wukong. Il a secoué le Palais Céleste pendant le Grand Désordre. Dix mille soldats célestes n'ont pas pu l'attraper. Il est le dieu qui cherche, qui creuse, qui brise. Comment t'es-tu mis dans cette situation ?
Le lion jaune pleurait. Un de ses subordonnés dit :
— Grand roi, j'ai un plan : le stratagème des pétales de prunier...
Là-haut, dans le comté de Yuhua, après un repas tranquille, tout le monde dormait.
Sauf le vent du nord, qui se leva brusquement.
Et au loin, un grondement de pattes sur la route.
Le vieux Grand Ancien avait convoqué ses fils : le Lion Singe-Sauteur, le Lion de Neige, le Lion Suanni, le Lion Bai Ze, le Lion-Livre-Couché, et le Lion Chasseur d'Éléphants. Chacun portait une arme. Le Lion Jaune les guidait.
Le vent balaya les rues du comté. Les habitants coururent se barricader.
Dans le pavillon des hôtes, Tang Sanzang s'éveilla à l'appel des sentinelles.
— Les lions arrivent.
Wukong se leva, prit son bâton.
— On sort.
Wukong, Bajie et Sha Wujing sortirent dans les airs. Derrière eux, la ville ferma ses quatre portes.
Ce qui allait se passer là serait peut-être leur combat le plus difficile depuis longtemps. Mais ils souriaient tous les trois — les armes dans les mains, les étoiles sur la tête, et l'ennemi en face.