Chapitre 61 : L'Éventail des Flammes — Troisième Round, Victoire Finale
Sun Wukong perd l'Éventail de Feuille de Bananier au Roi Démon Taureau qui s'est métamorphosé en Bajie, puis les deux frères livrent une guerre de transformations épique. Nezha et les Quatre Grands Bodhisattvas interviennent pour enchaîner le Taureau, et l'éventail éteint enfin la Montagne des Flammes.
Le Roi Démon Taureau rattrapait le Grand Sage. Il l'aperçut de loin, l'éventail sur l'épaule, l'air triomphant. Le démon eut une inspiration foudroyante. — Ce singe a percé le secret de l'éventail. Si je le lui réclame de front, il refusera. Mais si je me métamorphose en Bajie…
Il avait lui aussi soixante-douze transformations, d'une puissance égale à celle du Grand Sage. Il rangea son épée, murmura un sortilège, et se changea en une copie parfaite du cochon. Puis il coupa par un chemin de traverse et se planta devant Sun Wukong.
— Frère aîné, je suis venu te chercher !
Le Grand Sage rayonnait de fierté — il venait de triompher, sa garde était basse. Il n'examina pas l'arrivant une seconde de trop.
— Petit frère, d'où viens-tu ?
— Le maître s'inquiétait, dit le faux Bajie. Le Roi Taureau est si redoutable… il m'a envoyé à ta rencontre.
— Inutile de t'inquiéter. J'ai l'éventail.
— Comment as-tu fait ?
— Longue histoire. J'ai filé le Taureau jusqu'au fond du lac d'émeraude, je me suis transformé en crabe, j'ai volé sa monture, puis j'ai pris son apparence pour bercer la Princesse Éventail de Fer… Elle m'a cru son mari. L'éventail est à moi. Mais je n'arrive pas à le réduire.
— Tu dois être épuisé. Donne-moi l'éventail, que je le porte.
Sun Wukong — le Grand Sage Égal du Ciel, pourfendeur de démons — tendit l'éventail sans méfiance. C'était là son seul vrai défaut : la vigilance lui manquait dans les instants de victoire.
Le faux Bajie saisit le manche, récita mentalement le formule de réduction, et l'éventail se ratatina en une feuille d'abricot. Alors le Roi Démon Taureau révéla sa vraie face.
— Tu me reconnais, singe ?
Sun Wukong se mordit l'âme. — Quelle honte. Depuis des années je trompe les autres, et voilà qu'une petite pie m'a crevé les yeux.
Il frappait dans une fureur d'ouragan, son bâton fendit l'air. Le Taureau brandit l'éventail pour le souffler — mais le Grand Sage, lors de son précédent séjour dans le ventre de la Princesse Éventail de Fer, avait avalé par mégarde une pilule du vent qui blindait chaque organe, chaque pore de sa peau. L'éventail ne le déplaça pas d'un pouce.
Le Taureau prit l'épée. Le combat reprit dans les airs, violent comme un orage de fer.
L'un soulève un bâton sans pitié, l'autre brandit deux lames avec calcul. La poussière monte, le ciel s'assombrit, même les pierres et les fantômes se cachent. Chacun crie : l'autre est dans son tort — c'est une vieille querelle en costume nouveau.
Sur la route, Tang Sanzang attendait, brûlant de chaleur et de soif. Il appela le dieu local de la Montagne des Flammes et l'interrogea sur la puissance du Roi Taureau. Le dieu répondit que les deux adversaires se valaient. Le moine inquiet envoya Bajie — le vrai — rejoindre son frère aîné.
Bajie arriva dans le ciel comme un boulet de canon, brandissant son râteau à neuf dents.
— Frère, je suis là !
— Enfin ! Tu as failli gâcher toute l'affaire avec ton retard !
Bajie ne comprit pas, puis Sun Wukong lui expliqua : le Taureau s'était métamorphosé en lui, avait escroqué l'éventail, et voilà où ils en étaient. Bajie blêmit, puis explosa de rage.
— Infâme imposteur ! Comment oses-tu prendre le visage de ton grand-père ? Tu crées la discorde entre frères !
Il fonça sur le Taureau comme un mur de briques. Le Taureau, affaibli par une nuit de combat, ne put contenir la furie combinée des deux frères. Il reculait pas à pas quand le dieu local de la Montagne des Flammes arriva avec ses troupes d'ombres pour lui barrer la route.
— Roi Taureau ! Tang Sanzang est protégé par les trois royaumes. Rends l'éventail, laisse-le passer, ou le Ciel te punira !
Le Taureau cracha sur la proposition. Le combat reprit trois fois, quatre fois plus violent, jusqu'à l'aube. Les servantes de la Princesse de Jade — la concubine du Taureau — vinrent renforcer l'ennemi avec une centaine de démons supplémentaires.
Bajie et le dieu local reculèrent. Mais ils tinrent.
Le combat dura une nuit entière, étoile après étoile, jusqu'à l'aurore rose sur la Grotte des Nuages Brûlants. Les deux frères avaient épuisé leur premier souffle — mais pas leur détermination.
Cochon d'acier et singe de cuivre — face au taureau de chair et d'os. La nature les désigne : métal et feu, eau et bois se rejoignent dans le juste chemin. Ils frappent jusqu'au lever du soleil, le dieu de la terre chante la victoire en silence.
Le Taureau battit en retraite jusqu'à la porte de sa grotte. Bajie et les soldats des ombres l'avaient barricadée. Acculé, il se défit de son armure et se changea en cygne blanc pour fuir dans les airs.
— Où est-il passé ? demanda Bajie en scrutant le ciel vide.
— Ce grand oiseau blanc, là-haut.
— C'est un cygne ordinaire !
— C'est le Taureau.
Sun Wukong se changea en faucon d'Orient et fonça sur le cygne. Alors commença le grand ballet des transformations : cygne contre faucon, faucon contre aigle brun, aigle contre phénix noir, phénix blanc contre phénix rouge royal — car le phénix est roi des oiseaux. Le Taureau plongea en chamois dans un ravin. Sun Wukong se changea en tigre affamé. Le Taureau devint léopard doré. Sun Wukong, lion à yeux d'or. Le Taureau, ours géant. Sun Wukong, éléphant gigantesque. Enfin le Taureau jeta le masque : il se dressa dans sa forme originelle, un taureau blanc immense comme une montagne, sa tête coiffant les pics, ses cornes pareilles à deux tours de fer.
— Singe ! Que peux-tu faire contre moi ?
Sun Wukong s'étira jusqu'aux dix mille pieds de hauteur, tête pareille au mont Taishan, yeux grands comme le soleil et la lune. Les divinités de passage — les gardiens des quatre directions, les génies du yin et du yang, les Arhat protecteurs — encerclèrent le taureau blanc de toutes parts.
Le Taureau chargea dans toutes les directions, ses cornes d'acier traçant des sillons dans la lumière. Puis il se replia en forme originelle et tenta de regagner sa Grotte aux Nuages d'Abricot. Mais Bajie et les troupes infernales avaient pillé et brûlé sa tanière de la Montagne des Grondements.
Les quatre Grands Bodhisattvas des quatre montagnes lui barrèrent les quatre horizons. Le Roi Céleste Li Jingzhu et son fils Nezha descendirent du Ciel avec les armées de jade.
— Taureau ! cria Nezha. Nous venons de la part de l'Empereur de Jade !
Le Taureau chargea. Nezha bondit sur son dos, se changea en trois têtes et six bras, et d'un coup d'épée décapita le démon. Mais chaque tête tranchée repoussait aussitôt. Une deuxième, une troisième, une dixième. Le Taureau multipliait ses têtes comme des champignons après la pluie.
Nezha sortit alors une roue de feu qu'il accrocha aux cornes du Taureau et souffla une flamme vraie. Le Taureau hurla, se tordit, brûlant de l'intérieur. Il ne pouvait plus se transformer — le Roi Céleste Li braquait le Miroir des Démons sur lui, l'épinglant dans sa forme réelle.
— Pitié ! cria le Taureau. Je me rends aux Bouddhas !
— Rends l'éventail.
— Il est chez ma première femme, dans la Grotte des Nuages d'Abricot.
Nezha passa la corde des démons autour du cou du taureau, l'enfila par les naseaux et le tira comme un bœuf au marché. L'armée entière escorta le prisonnier jusqu'à la grotte.
La Princesse Éventail de Fer avait défait ses bijoux, troqué sa robe de soie contre une robe de deuil couleur de cendre, et tenait l'éventail de douze pieds à deux mains.
Elle tomba à genoux devant les Bodhisattvas.
— Pardonnez-nous la vie, implora-t-elle. Je cède l'éventail à l'oncle Sun de bon gré.
Sun Wukong s'approcha, prit l'éventail. Les armées célestes repartirent vers leurs sphères. Le Roi Démon Taureau fut emmené vers les terres bouddhiques pour s'amender.
Tang Sanzang attendait encore sur la route, transpercé de chaleur. Soudain l'horizon s'illumina d'une lumière dorée — nuages de bon augure, éclats de lumière douce, une procession de divinités approchait. Sha Wujing reconnut chacun : les Quatre Grands Bodhisattvas, Nezha, le Roi Céleste Li, Sun Wukong portant l'éventail.
Le moine revêtit sa kasaya et s'inclina.
Sun Wukong s'approcha de la Montagne des Flammes, rassembla toute sa force, et d'un seul coup d'éventail éteignit les flammes. Un deuxième coup — une brise fraîche et vive balaya la plaine. Un troisième coup — le ciel s'obscurcit de nuages, et la pluie tomba en rideaux de soie.
La montagne de feu s'apaise sur huit cents lieues, les flammes s'effacent comme si elles n'avaient jamais été. L'éventail de feuille de bananier apporte la pluie et la fraîcheur, l'eau et le feu réconciliés, la Voie enfin libre.
Ils dormirent une nuit entière sous la pluie douce.
Au matin, Sun Wukong rendit l'éventail à la Princesse Éventail de Fer. Elle le retransforma en feuille d'abricot et le logea sous sa langue. Elle s'inclina longuement, promit de ne plus jamais nuire, et repartit vers sa montagne pour méditer et expier.
Le dieu local de la Montagne des Flammes escorta les pèlerins jusqu'à la sortie du territoire. La route devant eux était fraîche, humide, dégagée.
Que le Ciel et la Terre soient réconciliés — ils continuèrent vers l'ouest.