Chapitre 84 : La Nuit du Grand Rasage — Le Roi qui Voulait Tuer les Moines
Le groupe arrive au Royaume qui Détruit la Loi, où le roi a juré de tuer dix mille moines. Déguisés en marchands, ils se font porter dans un coffre jusque chez le roi, et Wukong passe la nuit à raser en secret la tête de tous les habitants du palais et de toute la ville, forçant le roi à se repentir.
L'été avait fondu sur la route de l'Ouest comme une couverture lourde. Les quatre voyageurs avançaient dans la chaleur torride quand une vieille femme surgit de derrière deux rangées de saules, tenant un enfant par la main. Elle interpella Tang Sanzang :
— Moine, retournez sur vos pas. La route à l'ouest, c'est la mort.
— Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer, grand-mère ?
Elle leur expliqua : à cinq ou six li d'ici s'étendait le Royaume qui Détruit la Loi. Le roi, deux ans plus tôt, avait fait un vœu céleste : tuer dix mille moines. Il en avait déjà éliminé neuf mille neuf cent quatre-vingt-seize. Il attendait les quatre derniers pour accomplir son vœu.
Tang Sanzang pâlit. Bajie proposa de fuir.
Sun Wukong reconnut la vieille femme avant même qu'elle eût fini de parler. Son œil de feu ne trompait pas.
Il se jeta à genoux.
— Bodhisattva ! Je ne vous avais pas reconnue. Pardonnez-moi.
Un nuage de lumière favorable s'éleva, et Guanyin disparut avec l'enfant — le Garçon à la Fortune Heureuse — en direction du Palais du Sud.
Tang Sanzang, stupéfait, resta à genoux dans la poussière. Les autres s'inclinèrent vers le ciel vide.
— Elle nous a prévenus, dit Wukong en se relevant. Le reste dépend de nous.
Ils se dissimulèrent dans un ravin à l'écart de la route. La ville brillait au loin — une ville prospère, ordonnée, belle même, avec ses lanternes allumées aux carrefours.
Wukong se transforma en phalène et s'envola vers les rues.
Ailes fines comme du papier, Corps léger comme un soupir, attirée par la flamme, indifférente au danger. Elle vole dans la nuit noire, frôlant les toits, cherchant l'entrée, la fissure, le passage secret.
Il repéra une auberge — « Chez Wang le Deuxième, chambres pour marchands ». Les clients dormaient déjà. Wukong se transforma en rat, emporta des vêtements et des turbans, sortit discrètement.
Mais le propriétaire avait verrouillé les habits pour la nuit. Wukong dut user d'un sortilège de sommeil sur le chien, se faufiler dans la réserve, voler juste ce qu'il fallait. En sortant, il prit la forme de son corps véritable et annonça à voix forte à l'hôtelier endormi qu'il était Sun Wukong, Grand Sage Égal au Ciel, et qu'il rendrait les habits le lendemain.
Habillez-vous, dit-il à ses frères en revenant au ravin. Maître, vous serez le Grand Officier Tang. Bajie sera l'Officier Zhu, Sha Wujing l'Officier Sha. Moi je serai l'Officier Sun. Nous sommes des marchands de chevaux venant du nord. Le cheval blanc est notre marchandise d'appel. Personne ne parle, sauf moi.
Bajie grommela qu'il avait une grande gueule, mais il était tellement heureux de se déguiser qu'il fit ce qu'on lui demandait.
Ils entrèrent dans la ville à la tombée de la nuit, trouvèrent une autre auberge — une veuve nommée Zhao, qui proposait trois niveaux de service. Wukong choisit le plus luxueux puis se débrouilla pour que la veuve prépare un repas végétarien — ce soir est un jour de jeûne astronomique, dit-il, mais dès minuit nous serons libres de manger.
La nuit avancée, des voleurs — qui avaient entendu Wukong parler de ses fonds imaginaires — envahirent l'auberge. Ils ne trouvèrent que le coffre et le cheval blanc. Ils emportèrent le coffre.
À l'intérieur du coffre, Bajie se réveilla en sursaut.
— Quelqu'un nous balance, dit-il.
— Tais-toi et laisse-les faire, dit Wukong. S'ils nous transportent jusqu'au palais royal, on économise la marche.
Les voleurs, poursuivis par des soldats, lâchèrent le coffre. Les soldats le récupérèrent, emmenèrent le cheval blanc, et présentèrent le tout devant le roi.
— Ouvrez le coffre.
Bajie bondit dehors le premier — ce qui fit tomber la moitié des gardes de saisissement. Puis Sanzang sortit avec dignité, puis Sha Wujing, puis Wukong.
Le roi, face à quatre moines en toge de marchand, comprit que quelque chose s'était passé.
Cette nuit-là, pendant que tout le monde dormait, Wukong fit la chose la plus ingénieuse et la plus absurde de son existence.
Il arracha une poignée de poils de son bras gauche. Il souffla dessus.
— Transformez-vous !
Cent petits Sun Wukong apparurent, chacun tenant un rasoir.
Il arracha une poignée de poils de son bras droit. Il souffla dessus.
— Transformez-vous !
Cent petits insectes du sommeil apparurent.
Il envoya les insectes se glisser dans les narines de chaque fonctionnaire, de chaque ministre, de chaque soldat de garde, de chaque concubine et servante du palais — tous plongèrent dans un sommeil de plomb. Puis il dépêcha les petits Sun Wukong dans chaque recoin, avec leurs rasoirs, raser, raser, raser.
La Loi qui supprime la Loi n'a pas de fond — elle traverse ciel et terre jusqu'au grand chemin. Dix mille Lois reviennent à une seule source, les trois véhicules et leurs merveilles ont même origine. Ouvrir le coffre de jade, c'est révéler le secret ; répandre l'or du pelage, c'est percer les illusions. Assurément la Loi atteindra sa plénitude, aller et venir dans le vide, sans naissance ni mort.
À l'aube, les dames de la cour se levèrent pour se coiffer — et se retrouvèrent chauves. Les eunuques étaient chauves. Les généraux étaient chauves. Les trois épouses royales étaient chauves. Et dans le lit impérial, sous les couvertures de soie brodée, quelqu'un ronflait — et ce quelqu'un était chauve.
Le roi se réveilla. Il tâta sa propre tête. Sa main rencontra le nu.
Il hurla.
Ce hurlement traversa le palais et se mêla à cinquante autres hurlements similaires.
Dans la grande salle du trône, le roi monta au siège impérial la tête nue comme un melon, entouré de ministres tout aussi déplumés. Le général de la ville entra avec son rapport : il avait récupéré un coffre et un cheval, et dans le coffre il y avait quatre moines.
— Amenez-les.
Bajie sauta du coffre en premier. Le roi faillit tomber de son siège.
Tang Sanzang expliqua avec la sérénité d'un homme qui avait tout prévu — ou du moins qui avait Wukong pour le sortir de tout.
Le roi écouta. Il regarda ses mains, ses bras chauves. Il regarda la salle entière, chauve comme une assemblée de boules de billard.
— Je comprends, dit-il enfin. Je me suis rendu coupable d'avoir voulu tuer des serviteurs du Bouddha. La nuit a répondu.
Il se leva, descendit de son trône, et s'inclina devant Tang Sanzang.
— Vénérable maître, voulez-vous être mon maître à moi aussi ?
Wukong dit :
— Votre nom de « Royaume qui Détruit la Loi » laisse à désirer. Puisque nous sommes passés ici, rebaptisez-le « Royaume qui Vénère la Loi ». Ce sera plus propice pour tout le monde.
Le roi fit préparer un grand banquet. Il fit tamponner les laissez-passer du pèlerin, les rendit avec ses propres sceaux. Il escorta les quatre voyageurs hors de la ville, entouré de toute sa cour — une cour qui ressemblait, ce matin-là, à une convention de moines bouddhistes involontaires.
Ils reprirent la route de l'Ouest en riant — même Tang Sanzang, qui riait rarement.