Chapitre 82 : La Jeune Fille des Ténèbres — L'Âme Protège la Voie
Zhu Bajie descend en reconnaissance et apprend que la démone prépare des noces avec Tang Sanzang. Sun Wukong s'infiltre dans l'Abîme sans Fond, d'abord en mouche, puis en pêche rouge, et finit par se glisser dans le ventre de la démone pour la forcer à rendre le moine sain et sauf.
Zhu Bajie descendit dans le creux de la montagne en traînant les pieds, les oreilles plates, la mine renfrognée de celui qu'on envoie en première ligne sans lui demander son avis. Il aperçut deux femmes-démons puisant de l'eau à un puits, coiffées de chignons démesurés qui ne ressemblaient à rien de connu.
— Espèces de monstres ! lança-t-il.
Il se retrouva avec trois coups de bâton à porter d'eau sur le crâne et remonta en courant vers ses frères.
— Elles sont méchantes, dit-il.
— Bien sûr qu'elles sont méchantes, dit Wukong avec l'air de quelqu'un qui s'y attendait. Tu les as appelées monstres en guise de bonjour. La douceur ouvre des portes que la force brise.
— Philosophie de singe, grogna Bajie.
Wukong lui expliqua la stratégie : se déguiser, aller flatter les gardiennes, leur tirer les vers du nez. Bajie se transforma en moine replet et brun, s'approcha des deux démons avec de grandes courbettes.
— Grand-mères, les salua-t-il.
Elles rirent — enfin, un moine qui avait des manières. Elles lui apprirent tout : leur maîtresse avait capturé le moine pèlerin, lui préparait un festin de végétariens pour célébrer leurs noces ce soir même.
Bajie remonta au galop.
— On divise les bagages. Toi tu rentres à la Montagne des Fleurs et des Fruits, moi je retourne au lac des Sables, Sha Wujing va à la Rivière des Sables, le cheval blanc regagne l'océan.
— Quelle charmante lâcheté, dit Wukong. Et le maître qui attend qu'on le sauve ?
Ils suivirent les deux porteuses d'eau dans la montagne jusqu'à ce qu'elles disparaissent sous une grande roche. Sur la paroi : un portique en laque rouge et or, six grands caractères gravés : « Montagne de l'Abîme, Gouffre sans Fond. »
Le puits d'entrée n'était grand que comme la bouche d'une jarre. Mais en se penchant, on voyait : trois cents li de profondeur, baignés d'une lumière intérieure, bruissant d'un vent doux, fleuris d'arbres et de jardins impossibles.
Wukong sauta.
Il se posa dans un monde souterrain d'une beauté inquiétante — fleurs, bambous, pavillons de bois laqué. Il se transforma en mouche, se posa sur le linteau de la maison. À l'intérieur, la démone trônait dans toute sa splendeur.
Cheveux dressés en nuages d'un bleu de corbeau, vêtue d'un manteau brodé de fleurs vertes. Ses pieds minuscules chaussés de satin doré, ses dix doigts effilés comme des pousses de printemps. Visage rond et poudré comme un disque d'argent, lèvres de cerise humides sur des dents de nacre. Une beauté à faire honte aux fées du ciel — et ce soir, elle voulait le moine pèlerin pour époux.
— Les petits, criait-elle, préparez le banquet végétarien ! Mon cher Tang va m'épouser ce soir !
Wukong, en mouche, se faufila dans les couloirs jusqu'à Tang Sanzang, enfermé derrière une grille de papier rouge dans l'aile est.
Il se posa sur le crâne rasé du moine et murmura :
— Maître.
— Disciple ! Sauve-moi !
— Vous êtes décevant, maître, dit Wukong avec sa franchise habituelle. Elle vous prépare un dîner de noces. Si vous faisiez un enfant à cette charmante demoiselle, vous auriez au moins une descendance monastique.
— Tais-toi ! siffla Sanzang entre ses dents. Depuis que j'ai quitté Chang'an, pas une seule pensée déshonnête ne m'a traversé. Si je perds mon essence vitale, je tombe dans la roue des renaissances pour l'éternité.
— Ne jurez pas. Si vous avez vraiment l'intention d'aller jusqu'à la Montagne de l'Esprit, suivez-moi.
Le plan était simple, à la manière de Wukong : quand la démone servirait le vin, il se transformerait en insecte minuscule caché dans la mousse de bulles. Elle l'avalerait. À l'intérieur, il déchirerait ses entrailles.
— C'est barbare, dit Sanzang.
— C'est efficace, dit Wukong.
Le banquet commença. Tang Sanzang, poussé dans la grande salle des réjouissances, vit s'étaler devant lui une table d'une abondance végétarienne extraordinaire : litchis, olives, lotus, raisins, noix de pin et châtaignes, tofu, pousses de bambou, champignons parfumés, ignames, aubergines, courges farcies, radis vinaigrés, poivrons et gingembre. Une fête à laquelle un moine pouvait participer sans remords — sauf que ce n'était pas une fête, c'était un piège.
La démone tendit à Sanzang une coupe de vin d'or pleine à ras bord. Le moine prit la coupe, versa une libation à l'espace vide, implora mentalement les protecteurs de la Loi, puis but.
La mousse monta dans la coupe. Wukong, transformé en minuscule cigale d'eau, se glissa dans les bulles. La démone prit la coupe à son tour — mais avant de boire, elle posa le vin, échangea quelques mots tendres avec Sanzang. La mousse se dissipa. La cigale apparut. La démone la chassa d'un doigt.
Wukong changea de forme en une fraction de seconde : aigle affamé, serres d'or, plumes d'acier.
Il renversa toute la table d'un coup d'aile — vaisselle, plats, verres, fruits — et s'envola vers la sortie.
Sanzang, debout parmi les débris, souffla qu'il ne savait pas d'où venait cet oiseau.
Wukong ressortit du gouffre en aigle, reprit forme humaine à l'entrée, annonça à ses frères que le maître était vivant.
— Ils vont le cuisiner ? demanda Bajie avec une inquiétude sincère.
— Ni cuire ni rôtir. Noces végétariennes. Mais ça ne va pas durer.
Wukong plongea une seconde fois dans l'abîme — mouche à nouveau, silence, invisibilité. Il retrouva Sanzang derrière sa grille, les joues mouillées de larmes.
— Maître, voici la suite du plan. Demandez à la démone de vous emmener dans son jardin.
Sanzang prit sur lui. Il appela la démone, d'une voix qui tremblait seulement un peu.
— Chère dame, dit-il, je me sens mal depuis hier. Un peu d'air frais dans votre jardin m'aiderait.
La démone rayonnait de joie. Elle lui prit la main, elles sortirent ensemble, escortées d'une nuée de petites servantes aux visages fardés — et Tang Sanzang marcha au milieu de ce cortège comme une statue de bronze, droit, sourd, aveugle à tout sauf au chemin.
Ils arrivèrent près des pêchers. Wukong pinça discrètement l'oreille de son maître, qui comprit. La pêche rouge accrochée à la branche la plus belle — c'était Wukong.
— Ces pêches sont inégales de maturité, remarqua Sanzang. La rouge est plus belle.
— L'ombre et la lumière, l'yin et le yang, expliqua la démone avec une satisfaction pédagogique. Le côté ensoleillé mûrit plus vite.
Sanzang cueillit la pêche rouge, la tendit à la démone.
— Prenez la plus belle, dame. Je me contenterai de la verte.
La démone rit — comme c'est attentionné, comme c'est galant, voilà un homme qui sait aimer. Elle mordit dans la pêche rouge. Mais Wukong n'attendit pas qu'elle eût même fermé les dents — il fit une culbute dans sa gorge et dégringola dans son ventre.
— Ma chère, dit Sanzang, comment va cette pêche ?
— Elle est descendue très vite, dit la démone, intriguée. Sans même que je la mâche.
— Vous l'aimiez tant que vous n'avez pas eu le temps de la mordre.
Dans le ventre de la démone, Wukong reprit sa forme naturelle.
— Maître, je suis en place. Ne répondez plus.
La démone comprit soudain.
— Malheur ! Le singe est dans mon ventre ! Singe ! Qu'est-ce que tu fais là ?
— Rien de grave, répondit Wukong avec jovialité. Je vais juste te manger le foie, t'arracher les intestins et transformer tes cinq organes en tambour.
La démone se ploya en deux, convulsa, s'effondra dans la poussière du jardin. Elle gémissait, suppliait. Wukong, à l'intérieur, se livrait à une danse infernale de poings et de pieds chaque fois que Sanzang semblait fléchir d'une once de compassion.
— Porte-moi dehors, ordonna finalement Wukong, et libère le moine. Sinon, tu trouveras le fond de ton propre ventre.
La démone, en larmes, chargea Tang Sanzang sur son dos et avança en chancelant vers la sortie. Wukong, depuis les profondeurs de ses entrailles, dirigeait la marche.
À l'entrée du gouffre, Zhu Bajie attendait, son râteau prêt.
— Le maître sort ! cria-t-il à Sha Wujing.
Tang Sanzang émergea de l'ombre sur le dos de la démone. Le cœur-singe avait opéré de l'intérieur. La porte de bois et de pierre s'était rendue.