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Chapitre 81 : Le Temple au Bord du Gouffre — La Nuit où le Démon Vola le Maître

Au temple de Zhenhai, Sun Wukong découvre qu'un démon a dévoré six moines. La nuit venue, il tend un piège à la créature — une raffinée démone-rat — mais elle use d'un stratagème et s'empare de Tang Sanzang. Les trois disciples partent alors à la recherche de leur maître dans la montagne de l'Abîme sans Fond.

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Le temple de Zhenhai se dressait dans le crépuscule comme une promesse tenue, ses tuiles grises luisant sous les premières étoiles. Maître Tang et ses trois disciples y avaient été accueillis avec déférence, les moines s'empressant de préparer le repas du soir. Une jeune femme trouvée ligotée dans la forêt noire les accompagnait — Zhu Bajie avait rechigné à la secourir, Sun Wukong avait pesté, mais c'est le cœur du moine Tang qui avait tranché.

Après le souper, l'abbé s'agenouilla devant Tang Sanzang, tremblant.

— Vénérable maître, dit-il, il y a une chose que je n'osais point dire à votre arrivée, de peur d'offenser votre puissance. Chaque nuit, deux jeunes moines partent sonner les cloches et les tambours. Chaque matin, on ne retrouve que leurs sandales et leurs os.

— Combien en avez-vous perdu ? demanda Sanzang.

— Six depuis votre arrivée, murmura l'abbé. Voilà trois jours que vous séjournez ici.

La nouvelle frappa les moines du temple comme un coup de tonnerre. Sun Wukong, lui, sourit — ce sourire tordu, celui du chasseur qui reconnaît enfin sa proie.

— Ne vous inquiétez plus, dit le Grand Sage. Ce soir, je m'occupe de cela.

Tang Sanzang tomba malade dans les jours qui suivirent, cloué sur son lit de repos par un refroidissement attrapé dans la fraîcheur nocturne. Allongé, fiévreux, il dicta à Wukong une lettre destinée à l'Empereur de la Chine Tang.

Votre humble moine s'incline trois fois, ô Majesté, qu'entendent ministres et seigneurs rassemblés. Jadis, j'ai quitté votre cour sur votre ordre sacré, espérant voir Bouddha sur la Montagne de l'Esprit. Hélas, la route m'a brisé de malheurs répétés, la maladie m'arrête, loin du but que j'ai poursuivi. Sans vie, les sutras ne servent à rien ; envoyez quelqu'un d'autre sur ce chemin.

Wukong éclata de rire — ce rire tonitruant qui faisait trembler les murs.

— Maître, vous êtes pitoyable ! Un simple rhume, et vous rédigez déjà votre testament ! Si la mort voulait vous prendre, il suffirait que je descende aux Enfers pour tordre le cou à Yama lui-même.

Zhu Bajie, moins héroïque, proposa platement de vendre le cheval blanc pour payer l'enterrement.

Mais le lendemain, Sanzang alla mieux. Il réclama de l'eau fraîche — signe infaillible de rétablissement. Wukong courut à la cuisine du temple, où il trouva les moines qui pleuraient en silence, leurs yeux rouges gonflés de larmes retenues.

Ce même soir, une fois le maître endormi, Wukong se transforma en petit moine d'une douzaine d'années, robe jaune sur bure blanche, frappant le bois creux en psalmodiant. Il attendit. À la deuxième veille, un vent noir se leva — un vent qui n'avait rien de naturel.

Brume noire voilant le ciel, nuages de deuil rasant la terre, les quatre horizons comme badigeonnés d'encre de Chine. Ce vent arrache les arbres, roule les pierres, aveugle les étoiles ; Chang'e se cramponne à son laurier, le lièvre de jade cherche en vain son mortier.

Puis vint une odeur de musc et de jasmin, et le son doux des bracelets. Une femme d'une beauté saisissante surgit dans la salle des Bouddhas.

— Petit moine, susurra-t-elle, que récites-tu là ?

— Un vœu, dit Wukong.

— Viens avec moi au jardin du fond. Je t'apprendrai des choses que tes sutras ignorent.

Wukong fit semblant d'hésiter, puis la suivit. Dans le jardin obscur, la créature tenta de le renverser — un croc-en-jambe habile. Wukong la projeta au sol à son tour. Avant qu'il pût finir ce qu'il avait commencé, la démone tira sa chaussure brodée, souffla dessus, murmura un sortilège.

— Transforme-toi !

La chaussure prit l'apparence de la démone, brandissant deux sabres ; la vraie démone s'envola sur un vent de néant — droit vers la chambre de Tang Sanzang. En un battement de cils, elle enroula le moine dans un nuage et disparut.

Wukong, comprenant le piège, abattit son bâton sur la silhouette : il ne resta qu'une chaussure brodée sur les dalles de pierre.

Il se précipita dans la chambre. Plus de Sanzang. Zhu Bajie et Sha Wujing balbutiaient, hébétés. La fureur de Wukong explosa — il leva son bâton sur ses propres frères.

— Inutiles ! Vous l'avez laissé emporter !

Sha Wujing s'agenouilla avec calme.

— Grand frère, nous t'écoutons. Mais seul, tu ne peux rien. Frappe-nous si tu veux — après, dis-nous où chercher le maître.

Le dieu de la montagne et le génie du lieu, extraits de force à coups de bâton d'une forêt qui leur servait de refuge, révélèrent la vérité : la démone venait de la montagne Xiankong, à mille li au sud. Son repaire : l'Abîme sans Fond.

— Elle n'est pas des nôtres, dit le génie du lieu. Mais je la connais : elle passe dans nos forêts comme un vent mauvais.

Les trois frères montèrent sur leurs nuages, le cheval blanc foulant lui aussi la brume comme une créature de légende — il avait du sang de dragon dans les veines. En un instant, ils virent se dresser devant eux une montagne aux pics aiguisés comme des lames.

Ses sommets touchent le ciel d'azur, ses falaises frôlent les nuages bleus. Des milliers d'arbres étranges y frémissent, des oiseaux criards s'y disputent les branches. Tigres et léopards patrouillent, biches et chevreuils se glissent entre les fourrés. Les fleurs qui font face au soleil embaumement ; à l'ombre, la neige de décembre ne fond jamais.

Zhu Bajie descendit en éclaireur dans le creux de la montagne. Ce qui allait se passer là — mauvais présage ou première prise — n'était pas encore écrit.