Chapitre 27 : La Démone aux Trois Visages — L'Exil de Wukong
La Vieille aux Os Blancs prend trois apparences successives pour piéger Tang Sanzang. Wukong la tue à chaque fois, mais Bajie le manipule jusqu'à ce que le maître exile son disciple le plus fidèle.
Le Col du Tigre Blanc
Après quelques jours de repos au monastère des Cinq Éléments, les pèlerins reprirent la route vers l'ouest. Tang Sanzang avait l'air presque rajeuni depuis qu'il avait mangé le fruit de ginseng — ses joues avaient retrouvé de la couleur, ses yeux une vivacité qu'ils n'avaient pas eue depuis des semaines.
Mais la montagne qui se dressait devant eux n'avait rien d'accueillant. Le Col du Tigre Blanc s'élevait comme une menace, ses flancs couverts de végétation dense, ses ravins obscurs bruissant de présences invisibles.
Les pics se superposent, les gorges serpentent, Les tigres rôdent en troupes, les biches bondissent — Les serpents géants crachent un brouillard d'angoisse, Et sur les crêtes, seuls les pins connaissent la paix.
Wukong marchait en tête, son bâton d'or brandi horizontalement pour écarter les obstacles. Un rugissement lointain. Il frappa du pied, et les prédateurs s'enfuirent dans toutes les directions.
— Maître, restez en selle, dit-il. Cette montagne est dangereuse. Moi j'ouvre le chemin.
Tang Sanzang acquiesça mais avait l'estomac qui grondait.
— Wukong, je meurs de faim. Va me chercher quelque chose à manger.
— Maître, répondit Wukong en retenant un soupir, nous sommes à mi-montagne. Il n'y a pas de village, pas d'auberge. Avec de l'argent, on ne trouverait rien à acheter.
— Tu pourrais faire un effort au lieu de te plaindre.
Wukong vit au loin, sur le versant sud, quelques taches rouges parmi le vert.
— Il y a des pêches là-bas. Laissez-moi aller en cueillir.
Il prit le bol à aumônes, s'élança sur son nuage, et disparut vers le sud.
Le Premier Visage
Dans les profondeurs de la montagne vivait un démon ancien — la Vieille aux Os Blancs, maîtresse du déguisement et de la séduction. Elle avait attendu des années que passerait un moine de l'est dont la chair prolongeait la vie. Et voilà qu'il était là, assis sous un arbre, sans sa protection la plus redoutable.
Elle sourit et se transforma.
Ce qui descendit vers Tang Sanzang avait l'apparence d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, visage de lune et regard d'étoile, portant dans la main gauche un pot de riz parfumé et dans la droite une gourde de légumes sautés.
Bajie la vit le premier. Ses petits yeux s'illuminèrent.
— Maître ! Il y a une jeune femme qui arrive ! Elle apporte de la nourriture !
— Un pèlerin vertueux ne s'emballe pas pour une femme.
— Mais elle a de la nourriture, maître !
La femme s'approcha, baissant modestement les yeux.
— Vénérable moine, dit-elle, j'habite au bas de la montagne. Mes parents ont fait vœu de nourrir les moines voyageurs. Permettez-moi de vous offrir ce repas de midi.
Tang Sanzang allait refuser poliment — sa femme devait se demander où il était, ce n'était pas convenable — quand Wukong atterrit d'un bond à côté d'eux.
Il vit la femme. Ses yeux dorés, capables de distinguer le vrai du faux à cinq cents lieues, perçurent immédiatement l'aura corrompue sous le visage aimable.
Une démone.
Il saisit son bâton.
— Maître, attention ! Cette femme est un démon !
— Wukong ! Tu es fou ?
— Écoutez-moi ! Je reconnais ce genre de ruse — quand j'étais dans la Grotte des Cascades, je procédais exactement comme ça. L'or, les belles demeures, les belles femmes — tout pour attirer les hommes dans mon repaire.
Bajie se renfrogna.
— Mais cette femme est clairement une brave paysanne qui—
Wukong frappa.
La femme tomba — ou plutôt, son enveloppe tomba. La démone avait utilisé la Technique de l'Âme Désincarnée, abandonnant son corps comme un serpent abandonne sa peau. Ce qui gisait sur la route était un cadavre vide, les yeux ouverts.
Dans le bol à aumônes, ce qui avait semblé être du riz était maintenant une masse grouillante de vers. Les légumes sautés avaient repris leur vraie forme : des grenouilles et des crapauds qui sautillaient dans toutes les directions.
Tang Sanzang blêmit.
— Maître, dit Wukong, vous voyez ?
— Je... oui. — Le moine prit une grande inspiration. — Mais tu aurais pu avertir sans frapper !
— Les démons ne se rendent pas sur avertissement.
— Bon. — Tang Sanzang ferma les yeux. — Cette fois, je te pardonne.
Le Deuxième Visage
La Vieille aux Os Blancs, dans les nuages, serrait les dents. Elle avait rarement rencontré un adversaire avec des yeux pareils. Elle allait devoir faire plus convaincant.
Elle se transforma à nouveau.
Une vieille femme d'une soixantaine d'années descendait maintenant vers eux en s'appuyant sur un bâton de bambou, cherchant sa fille de ses yeux rouges et gonflés.
— Ma fille ! Ma fille, où es-tu ?
Bajie, qui avait vu la première femme se révéler être un démon, hésite maintenant. Cette vieille... elle semblait si réelle.
— Maître, souffla-t-il, c'est sûrement la mère de la femme que Wukong a tuée. On va avoir des ennuis.
Wukong s'avança et regarda la vieille. Ses yeux d'or virent ce que personne d'autre ne voyait : l'aura sombre, les os faux sous la peau fausse.
Il frappa à nouveau.
La vieille s'effondra, enveloppe vide comme la précédente.
Tang Sanzang descendit de cheval. Ses mains tremblaient.
— Wukong... tu viens de tuer une vieille femme.
— C'est la même démone, maître. Elle a changé d'apparence.
— Comment peux-tu en être certain ?
— Mes yeux ne me trompent pas.
Bajie profita de ce moment pour glisser ses mots comme un couteau :
— Maître, ses yeux à lui, je n'y crois pas tant que ça. Son bâton est lourd, il a frappé fort — et maintenant il invente cette histoire de démon pour éviter la punition.
Tang Sanzang murmura la formule du cercle de fer.
Wukong tomba à genoux, les mains sur la tête.
— Arrêtez ! Arrêtez, maître, j'entends ! Je n'ai plus mal, ne continuez pas !
— Tu es violent et sans pitié.
— Je vous protège !
— Est-ce protéger que d'assassiner deux innocents ?
— ...Vous me pardonnez encore une fois ?
Tang Sanzang observa le visage de son disciple — cette expression à la fois impudente et désespérée, ce mélange de fierté et de supplication qui était si typiquement Wukong.
— Encore une fois, dit-il. Et que ce soit la dernière.
Le Troisième Visage
La démone était furieuse. Deux échecs. Ce singe était une anomalie.
Mais si elle abandonnait maintenant, d'autres démons allaient se moquer d'elle. Elle ne pouvait pas rentrer les mains vides.
Elle se transforma une troisième fois.
Un vieux homme apparut sur le chemin, cheveux et barbe blancs comme la neige, chapelet dans les mains, psalmodiant des sutras.
Vieillard aux cheveux d'argent comme le grand Peng, Barbe grise comme le Dieu de Longévité — Le chapelet claque entre ses doigts ridés, Les lèvres murmurent : "Namo Amitabha."
Cette fois, même Tang Sanzang sourit.
— Regardez ! Même dans cette montagne reculée, les gens prient !
Wukong s'avança. Ses yeux d'or virent l'aura noire. La même. La troisième fois.
Il pensa : Si je la laisse partir, elle reviendra enlever le maître. Si je la frappe, le maître va me punir encore.
Il pensa aussi : La vérité compte plus que ma confort.
Il appela les divinités gardiennes de la terre à témoin : que personne ne laisse cette âme s'échapper cette fois.
Puis il frappa.
Le vieillard s'effondra.
Mais cette fois, il ne restait pas un cadavre vide. Ce qui gisait sur le chemin était un tas de poussière blanche et d'os — un squelette dont le crâne portait gravé, en rouge sang, trois caractères : Vieille aux Os Blancs.
La démone était morte. Vraiment morte, cette fois.
Tang Sanzang regardait le squelette, abasourdi.
— Vois-tu son nom sur le crâne ? dit Wukong doucement.
Bajie s'interposa avant que le moine puisse répondre.
— Maître, cette histoire d'inscription sur un crâne, c'est lui qui invente ça pour brouiller les pistes. Il a tué trois personnes aujourd'hui. Trois innocents. Un saint moine ne devrait pas avoir ce genre de disciple.
Tang Sanzang regarda Bajie. Regarda le squelette. Regarda Wukong.
Il ferma les yeux.
La formule du cercle de fer commença à résonner.
Le Bannissement
Wukong endurait la douleur — le cercle lui serrait le crâne comme un étau — mais ne protesta pas vraiment. Il y avait quelque chose dans les yeux de Tang Sanzang, quelque chose de fermé, de définitif, qui était plus douloureux que n'importe quelle magie.
— Maître, dit-il quand la formule s'arrêta. Vous ne me croyez pas.
— Je t'ai cru deux fois. C'est assez.
— Ces trois personnes étaient la même démone.
— Je n'ai que ta parole.
Wukong indiqua le squelette.
— Et les os ? Et le nom gravé dessus ?
— Les démons peuvent simuler des os.
— Maître...
— Va-t'en, Wukong.
Le silence qui suivit était plus lourd que le bâton de fer.
— Vous me renvoyez.
— Je t'ai pardonné deux fois. "Les choses ne se répètent pas trois fois", dit la sagesse. Va-t'en.
Wukong s'agenouilla.
— Maître, je vous ai suivis depuis les Deux Mondes. J'ai combattu des centaines de démons pour vous. Si je pars maintenant, la route vers l'ouest est pleine de dangers que Bajie et Sha Wujing ne peuvent pas affronter seuls.
— Si tu étais vraiment vertueux, tu n'aurais pas besoin de tuer pour protéger.
— C'est ce que les démons veulent vous faire croire.
Tang Sanzang dit : — Écris-moi une lettre de renvoi.
Wukong hésita.
— Je n'ai pas de pinceau.
— Sha Wujing en a un.
Sha Wujing baissa la tête, mal à l'aise. Il sortit le matériel d'écriture de son baluchon et le tendit sans un mot. Tang Sanzang écrivit lui-même, en quelques lignes soignées, une déclaration formelle : Je, Tang Sanzang, renvoie par la présente Sun Wukong de mon service, pour actes de violence répétés. Nous ne sommes plus maître et disciple.
Wukong prit la lettre.
La plia.
La glissa dans sa manche.
— Maître, dit-il d'une voix inhabituellement douce, je sais que je ne reviendrai peut-être pas. Mais laissez-moi vous donner un dernier conseil avant de partir : sur cette route, quand vous serez en danger, dites à voix haute que vous êtes le disciple de Sun Wukong. Les démons de l'Ouest connaissent mon nom. Certains d'entre eux hésiteront.
Tang Sanzang ne répondit pas.
Wukong se tourna vers Sha Wujing.
— Frère, tu es honnête. Méfie-toi de Bajie et de ses mots. Et si un démon enlève le maître, dis-lui que son premier disciple est Sun Wukong — ça peut servir.
Il réarrangea ses habits. S'inclina une dernière fois — une seule fois, mais profondément, sincèrement.
Puis il exécuta un tour de passe-passe : il arracha trois poils de sa nuque, les souffla, et trois autres Wukong apparurent, entourant Tang Sanzang de toutes parts pour l'obliger à recevoir ce dernier salut.
Le moine, pris par surprise, ne put s'y soustraire.
Les larmes coulent — larmes rares chez ce singe-là — Il salue le maître qui ne le regarde plus, Deux pieds qui renversent les vignes sur le chemin, Un dernier nuage l'emporte vers l'est.
Wukong sauta sur son nuage de Retournement et fila vers l'est, vers la mer, vers la Montagne des Fleurs et des Fruits.
Il pleurait.
Sha Wujing le regarda disparaître avec une expression de quelqu'un qui sait qu'une erreur vient d'être commise et qui ne peut rien y faire.
Bajie regardait ailleurs.
Le Retour
Au-dessus de la mer de l'Est, Wukong ralentit. L'eau grondait en bas, grise et immense. Il avait traversé cet océan cent fois, mille fois, sans y faire attention. Aujourd'hui il s'arrêta.
Il regarda vers l'ouest, dans la direction où la route des pèlerins continuait sans lui.
Il pensa à Tang Sanzang — à ce moine têtu, naïf, parfois insupportable, qui récitait ses sutras avec une régularité de métronome et refusait de manger de la viande même mourant de faim.
Il pensa à toutes les batailles gagnées ensemble.
Il pensa à la lettre de renvoi dans sa manche.
Puis il essuya ses yeux d'un revers de patte et prit cap vers la Montagne des Fleurs et des Fruits, le seul endroit qui lui avait toujours appartenu.