Chapitre 20 : Le Vent Jaune — Tang Sanzang tombe entre les griffes du démon
Les trois pèlerins atteignent la Crête du Vent Jaune et s'arrêtent chez un vieux fermier qui les prévient des démons du coin. À peine entrés dans la montagne, un tourbillon maléfique se lève. Un tigre avant-garde bondit, se débarrasse de sa propre peau pour révéler sa vraie forme, puis use d'une feinte pour enlever Tang Sanzang. Wukong et Bajie le pourchassent, percent le stratagème trop tard, retrouvent la piste du démon et foncent vers l'antre du Vent Jaune.
La Loi naît de l'esprit, et de l'esprit elle s'éteint. Qui donc engendre et dissout ? Toi seul, apprends à voir. Si tout vient de ton cœur, pourquoi chercher ailleurs ? Serre les poings — tire le sang même du fer.
Passe le licou par le nez du taureau de l'ego, noue le nœud dans le vide même de l'espace. Attache-le à l'arbre du sans-agir — qu'il ne rue plus, qu'il ne se cabre plus jamais.
Ne prends pas le voleur pour ton enfant. Oublie l'esprit, oublie la loi, oublie les deux. Ne te laisse pas duper — frappe d'abord, frappe fort. Ce qui est apparu n'a pas de cœur propre.
Quand l'homme et le bœuf ont tous deux disparu, le ciel bleu brille d'un éclat sans ombre. La lune d'automne est ronde et parfaite — impossible de dire qui est qui.
Voilà le gāthā qu'avait médité le Vénérable Tang Sanzang en s'éveillant au sens profond du Sūtra du Cœur. Il le portait en lui comme une lumière secrète, et le récitait chaque matin sans y penser — une petite flamme que rien ne soufflait.
Les trois compagnons marchaient depuis longtemps. Ils avaient dormi dans le vent, mangé sous les étoiles. Et l'été était arrivé sans crier gare. Les fleurs avaient disparu et les papillons avec elles. Les cigales criaient dans les hauts arbres. Les vers à soie tissaient leurs cocons, et les grenades en fleur embrasaient les bords du chemin.
Le vieux Wang et ses avertissements
Ce soir-là, la nuit tombait quand une ferme apparut au bord du sentier. Tang Sanzang dit :
— Regarde là-bas : le soleil plonge derrière les montagnes de l'Ouest comme un miroir de feu, et la lune monte de l'Est comme une roue de glace. Allons demander l'hospitalité pour cette nuit.
Bajie approuva aussitôt :
— Bonne idée. Je commence à avoir faim.
Wukong leva les yeux au ciel :
— Toi et ta faim. Tu as quitté ta ferme il y a combien de jours ?
— Quelques-uns. Ce n'est pas comme toi — toi tu te nourris de vent et de fumée. Moi j'ai un estomac normal.
Tang Sanzang dit sèchement :
— Wuneng, si tu regrettes autant la maison, tu n'es pas fait pour la vie de moine. Retourne-y.
Le gros tomba aussitôt à genoux :
— Non non non, Maître. Mon frère me calomnie. J'ai dit que j'avais faim — j'ai pas dit que je voulais rentrer. Il y a une différence. Moi je suis un homme direct, je dis ce que je ressens. Ça s'appelle l'honnêteté.
— Debout, dit Tang Sanzang.
Bajie se releva, continua à marmonner, hissa sa perche sur l'épaule et suivit les deux autres sans conviction.
À la ferme, ils trouvèrent un vieux monsieur allongé sur un lit de bambou, égrenant son chapelet à voix basse. Tang Sanzang toussota :
— Honorable hôte, pardonnez l'intrusion. Pourriez-vous nous accorder le gîte pour cette nuit ?
Le vieux bondit sur ses pieds, rajusta sa veste et dit :
— Soyez les bienvenus. D'où venez-vous ?
— De Chine de l'Est. Je suis le moine Tang, envoyé par l'Empereur vers les Textes sacrés de l'Ouest.
Le vieil homme agita les mains :
— Vous n'y arriverez pas. L'Ouest, c'est trop dangereux. Allez plutôt chercher des sūtras à l'Est.
Tang Sanzang resta sans voix. Mais la Bodhisattva m'a dit d'aller à l'Ouest. Qu'est-ce qu'il raconte ?
Wukong, qui avait moins de patience, s'avança :
— Dites-moi, grand-père, vous avez quel âge pour parler à des inconnus avec ce genre d'air sentencieux ? On vous demande juste un endroit pour dormir. Si votre ferme est trop petite, on s'installe sous un arbre — pas besoin de nous faire la morale.
Le vieillard reconsidéra la situation :
— Bon. Vous avez l'air de savoir vous défendre. À vrai dire, il n'y a qu'une seule chose dangereuse — à trente li d'ici, il y a la Crête du Vent Jaune. Huit cents li de montagnes infestées de démons. C'est ça que je voulais dire.
— Pas de problème, dit Wukong. Avec moi et mon frère, aucun démon ne nous regarde en face.
Puis il vit le vieillard regarder par-dessus son épaule, apercevoir Bajie — et blêmir. L'homme recula d'un pas, trébucha, et courut vers la maison en criant :
— Fermez la porte ! Un monstre !
— C'est mon frère ! dit Wukong en le rattrapant par le bras.
— Votre frère ?
— Mon frère.
Le vieux Wang s'immobilisa, regarda Bajie des pieds à la tête, et dit d'une voix tremblante :
— Bien. Bien, bien, bien. Des moines de plus en plus laids, décidément.
Bajie haussa les épaules :
— Si vous jugez les gens sur leur tête, vous allez souvent vous tromper. Moi, je suis utile.
La femme du vieux Wang et les enfants revinrent des rizières, virent le cheval blanc et les bagages devant la porte, virent Bajie — et la débandade recommença. Il fallut dix minutes pour calmer tout le monde.
On mangea. Bajie mangea pour quatre. Le vieillard fit resservir trois fois sans qu'on le lui demande. Le gros avala bol après bol sans lever la tête — et même à la fin, il dit qu'il n'était "qu'à moitié rassasié".
Ils dormirent sur des nattes de bambou.
Au matin, on les accompagna avec des galettes et du thé chaud. Le vieux Wang répéta son avertissement sur la Crête du Vent Jaune. Wukong dit :
— Un homme de Dieu ne fait pas demi-tour, vieux. On y va.
Et ils repartirent vers l'Ouest.
La Crête du Vent Jaune
Moins d'une demi-journée plus tard, la montagne se dressa devant eux. Effrayante pour de vrai.
Les pics tranchaient le ciel bleu. Les ravins s'enfonçaient jusqu'aux enfers. On entendait l'eau gronder dans les failles, les rochers éboulés gémir dans les gorges. Des cerfs aux bois courbés regardaient les voyageurs sans bouger. Des boas rouges à écailles luisantes se lovaient sur les pierres. Des tigres rugissaient dans l'ombre en fin d'après-midi. Des dragons plongeaient dans l'eau à l'aube en soulevant des vagues.
Dix mille toises de vert sombre comme du jade poli. Des nuages bleus comme une gaze autour de collines innombrables.
Le cheval blanc ralentit. Wukong marchait en regardant le ciel. Bajie traînait la perche sur le sol.
Soudain, un vent se leva.
Tang Sanzang se raidit en selle :
— Wukong. Ce vent.
— Le vent, ça souffle. Ça ne veut rien dire.
— Celui-là est différent.
— Comment vous le savez ?
Tang Sanzang dit :
Il déferle vaste et tourbillonne en hauteur, il monte du bleu du ciel, trouble et sourd. Sur les crêtes, mille arbres hurlent à son passage, dans les forêts, dix mille bambous ploient et gémissent. Les saules au bord des rives s'arrachent par les racines, les fleurs des jardins partent en pétales épars. Les barques de pêche rentrent en hâte, toutes voiles baissées, les jonques de voyageurs mouillent l'ancre en urgence. Les pèlerins perdent le chemin à mi-montagne, les bûcherons laissent tomber leurs fagots. Dans les forêts de fruits, les singes s'éparpillent, dans les buissons fleuris, les biches s'enfuient en troupes. Les cèdres et les genévriers s'abattent à flanc de falaise, pins et bambous de la gorge perdent leurs aiguilles. La terre vole, la poussière monte en tourbillons fous, les fleuves et les mers se soulèvent, vague sur vague.
Bajie attrapa Wukong par le bras :
— Frère, vent comme ça, on se planque. Non ?
— On se planque pas devant un démon, dit Wukong. Si t'es capable de te cacher à chaque rafale, t'es bon à rien le jour où ça compte vraiment.
— J'ai entendu dire : "Fuis la beauté comme un ennemi, fuis le vent comme une flèche." C'est pas une honte d'esquiver.
— Attends. Je vais sentir ce vent.
Bajie éclata de rire :
— Sentir le vent ? Tu es sérieux ? C'est de l'air, ça se sent pas.
— Toi tu sais pas, moi je sais.
Wukong laissa passer le front du vent, tendit la main, cueillit la queue de la rafale et renifla. Une odeur de fauve, de sang et quelque chose d'autre — sauvage, malveillant.
— Ce n'est pas un vent de tigre. C'est un vent de démon.
Il n'eut pas le temps d'en dire plus.
Le tigre avant-garde
Du flanc de la montagne, un tigre bondit sur le chemin — rayé de gris et de roux, les crocs dehors, la queue fouettant l'air.
Tang Sanzang perdit les étriers et dégringola du cheval. Il se retrouva au bord du chemin, blanc comme un linge, les jambes en coton.
Bajie ne demanda pas son reste. Il lâcha la perche, brandit la herse à neuf dents et chargea :
— Ordure ! Tu ne passes pas !
Il fonça sur le tigre, herse en avant. Et là — le tigre se dressa sur ses pattes arrière, planta ses griffes dans sa propre poitrine, et d'un seul mouvement arrachant toute sa peau. Il la jeta sur le côté.
Ce qui se tenait là n'était plus un animal.
Un corps écorché, rouge vif, les tendons visibles. Des jambes arquées comme des crochets. Les deux tempes hérissées de flammes sèches. Des sourcils durs comme du fil de fer. Quatre crocs blancs en acier. Des yeux dorés qui brûlaient.
La créature hurla :
— Arrête ! Je suis l'avant-garde du Grand Roi du Vent Jaune. Je patrouille cette montagne sur ses ordres. Quelques moines ordinaires à croquer, c'était mon programme. Qui vous a autorisés à dégainer une arme contre moi ?
Bajie ne baissa pas sa herse :
— Espèce de bête écorchée vive ! On est les disciples de Tang Sanzang, moine impérial de Chine de l'Est, en route pour les Textes sacrés de l'Ouest. Écarte-toi. Laisse passer notre Maître. Tu gardes ta vie. Tu insistes — je ne promets rien.
La créature ne répondit pas. Elle plongea en avant, griffes tendues vers le visage de Bajie. Bajie esquiva et riposta avec la herse.
Sans armes, le démon-tigre fit demi-tour et courut. Bajie le poursuivit. La bête piqua vers un éboulis, tira deux sabres de bronze rouge de sa ceinture, fit volte-face et attaqua.
Ils se battirent sur le flanc de la montagne, aller-retour, choc contre choc.
Wukong releva Tang Sanzang :
— Maître, ne bougez pas. Récitez votre Sūtra. Je vais aider Bajie.
Il bondit, sortit le bâton de fer, et hurla :
— À moi !
Bajie sentit une vague d'énergie dans les bras. Le démon-tigre recula.
— Ne le lâche pas ! dit Wukong.
Les deux frères chargèrent ensemble — herse et bâton, côte à côte — et poussèrent la créature vers le bas de la pente.
Le stratagème de la cigale
Le démon battit en retraite. Mais il ne pouvait pas rentrer dans la grotte — il avait fait des promesses devant son maître. Alors il fit quelque chose d'inattendu.
Il tomba, roula sur lui-même — et se retrouva tigre à nouveau. Rayé, à quatre pattes, exactement comme au début. Wukong et Bajie piquèrent dans sa direction. Il courut encore, laissa les deux le rejoindre de près, puis planta ses griffes dans sa poitrine une dernière fois — s'arracha la peau — la déposa soigneusement sur un rocher plat en forme de tigre couché — et s'évanouit dans le vent.
Wukong et Bajie frappèrent la peau de tigre à tour de rôle. L'un reçut le choc dans les mains, l'autre vit ses dents de herse rebondir.
Wukong regarda.
— On s'est fait avoir.
— Comment ça ?
— La peau sur le rocher. Le démon est parti. C'est le stratagème de la cigale qui mue — il laisse son enveloppe et il file.
Ils se regardèrent. Puis ils regardèrent en arrière, vers l'endroit où ils avaient laissé Tang Sanzang.
Tang Sanzang n'était plus là.
Wukong rugit comme un tonnerre :
— Le Maître !
Bajie lâcha le cheval et éclata en larmes :
— Ciel ! Où chercher maintenant ?
— Pleure pas, dit Wukong. Si tu pleures tu baisses la garde. Le démon ne peut être qu'à l'intérieur de cette montagne. On cherche.
La grotte du Vent Jaune
Ils traversèrent crêtes et vallées, longèrent des ravins sombres, franchirent des cols à pic. Et dans un repli de la montagne, protégé par les vents, une grotte apparut.
Des pics entassés comme des lames. Des routes anciennes serpentant entre de vieux rochers. Des pins et des bambous verts dans tous les sens. Des oiseaux sombres par paires dans les frondaisons. L'eau d'un torrent cognait contre la paroi de roche. Une source distillait goutte à goutte sur un talus de sable. Des nuages sauvages en lambeaux. Des herbes rares en touffes épaisses. Renards rusés et lièvres rapides passaient en flèche. Cerfs et gazelles s'affrontaient à coups de bois. Des lianes millénaires pendaient du surplomb. Des cyprès vénérables se dressaient dans le fond du ravin.
Sur la porte, gravés en grands caractères : Antre du Vent Jaune — Crête du Vent Jaune.
Wukong dit à Bajie :
— Frère, range les bagages dans un creux abrité. Lâche le cheval. Reste là et ne montre pas la tête. Je vais provoquer ce démon en duel — si j'attrape le vieux monstre, on libère le Maître.
— Inutile de me le répéter. Vas-y vite.
Wukong redressa son habit, resserra sa ceinture de peau de tigre, saisit le bâton et marcha jusqu'à la porte de la grotte. Il planta les pieds en position d'équilibre et gueula :
— Démon ! Rends-moi mon Maître tout de suite, sinon je retourne ton terrier et j'aplatis ta maison !
À l'intérieur, les petits démons s'affolèrent et coururent prévenir leur chef :
— Grand Roi, un moine à tête de singe avec une gueule de tonnerre est à la porte, et il réclame son maître !
Le Roi du Vent Jaune sursauta. Il appela le tigre avant-garde :
— Je t'avais dit d'aller patrouiller en montagne et de ramener du bétail, des sangliers, des cerfs. Pourquoi tu m'as ramené ce moine ? Et maintenant son disciple est là à faire du bruit. Comment on gère ça ?
Le démon-tigre s'inclina :
— Laissez-moi faire, Grand Roi. Je prends cinquante soldats et je ramène ce Sun Wukong mort ou vif.
— Il y a cinq à sept cents hommes dans cette grotte, prends ce que tu veux. Mais attention — si tu attrapes ce singe, je t'adopte comme frère. Si tu perds, ne viens pas te plaindre à moi.
— Faites-moi confiance.
Le démon-tigre choisit cinquante combattants d'élite. Les tambours battirent, les bannières claquèrent. Il sortit de la grotte en brandissant ses deux sabres de bronze et dit d'une voix forte :
— Quel moine-singe vient aboyer à ma porte ?
— Moi ! dit Wukong. Espèce de bête écorchée ! Tu m'as volé mon Maître avec ton tour de passe-passe. Rends-le, et tu gardes ta vie. Sinon —
— Ton Maître va servir de repas à mon Grand Roi. Toi aussi tu peux venir si tu insistes — l'acheteur reçoit un cadeau gratuit !
Wukong grinca des dents, les yeux en feu :
— Tu as combien de courage pour parler comme ça ? Reste là. Regarde ce bâton.
Le combat fut bref.
Le démon était un œuf d'oie — Wukong un caillou de rivière. Les sabres de bronze cognaient contre le Roi des singes comme des œufs qu'on lance sur des pierres. Les geais ne se battent pas avec les phénix. Les pigeons ne défient pas les faucons. Le démon souffla du vent : la poussière couvrit la montagne. Wukong souffla du brouillard : les nuages cachèrent le soleil. Trois échanges, cinq échanges — le démon fléchit. Ses reins mollissaient, ses bras ne répondaient plus. Il tenta de fuir pour sauver sa peau — mais Wukong le collait, sans lui laisser un souffle.
Le premier mérite de Bajie
Le démon-tigre n'osait pas rentrer dans la grotte — il avait perdu devant son maître, c'était trop honteux. Il remonta vers les hauteurs de la montagne. Wukong le collait aux talons, bâton levé, hurlant comme un vent de tempête.
Il déboucha dans le creux abrité où Bajie gardait le cheval. Bajie entendit le vacarme, se retourna — et vit le démon-tigre qui arrivait droit sur lui.
Il lâcha le cheval. Brandit la herse. Et d'un grand coup de côté —
Neuf trous. Le démon s'effondra face contre terre, la cervelle répandue sur les rochers.
Wukong arriva une seconde plus tard et rugit de joie :
— Excellent, frère ! Exactement comme ça. Il m'avait échappé, il a couru te trouver pour mourir. T'as bien réglé ça.
Bajie mit un pied sur le dos du mort et prit un air négligent :
— Ce genre de vermine, ça se règle vite.
— C'est lui qui a enlevé le Maître avec son vent ?
— Lui-même.
— Il l'a mis où, le Maître ?
— Dans la grotte. Pour le servir en repas au Grand Roi. J'étais tellement en colère que j'ai oublié de lui demander des détails avant de le tuer.
— T'as bien fait. Maintenant écoute : reste là avec le cheval et les bagages. Je vais traîner ce cadavre jusqu'à la porte de la grotte pour provoquer le vieux monstre. Il faut capturer le chef pour libérer le Maître.
Bajie hocha la tête :
— Si tu perds et que tu fuis par ici, je t'ouvre la retraite.
Wukong ramassa la carcasse du démon-tigre d'une main, tint le bâton de l'autre, et repartit vers la grotte du Vent Jaune.
Le maître de la Loi avait rencontré le démon — et le cœur et la force allaient ensemble pour dompter le chaos.
Ce qui arriva ensuite ? C'est au prochain chapitre.